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Les risques du pouvoir

Olivier Delacrétaz
La Nation n° 2312 21 août 2026

La distinction classique entre l’autorité et le pouvoir s’efface peu à peu, tant le second s’impose au détriment de la première.

L’autorité repose sur la confiance. C’est une présence évidente, un rayonnement discret, la capacité de persuader sans contraindre, un exemple entraînant. C’est aussi, réciproquement, la capacité de reconnaître cette autorité et de s’y soumettre sans s’en sentir amoindri, au contraire. Ainsi de l’autorité du chef d’orchestre qui fusionne les musiciens dans l’exécution de l’œuvre et offre à chacun d’entre eux la possibilité de donner ce qu’il a de meilleur. L’autorité est une influence immatérielle qui ne diminue pas la liberté individuelle. L’orientant vers l’effort commun, elle lui fournit l’occasion de se déployer.

Le pouvoir, c’est la contrainte exercée par le plus fort, c’est la domination qui s’exerce sans considération de la liberté d’autrui. Le pouvoir est plus simple que l’autorité, du moins en apparence. Il reste en surface. Il ne désire pas convertir les cœurs, il lui suffit d’aligner les corps.

Il existe pour certains une fascination du pouvoir. Ils frémissent à l’idée que ce qu’ils décident, et quoi qu’ils décident, va se propager et s’imposer à d’autres et notamment à des personnes qu’ils ne connaissent pas. Le pouvoir politique étend la volonté personnelle du chef jusque dans les moindres recoins du pays. Dans les cas extrêmes, on peut dire à l’inverse que c’est le chef qui ramène tout à lui. C’est un petit démiurge. Tout lui est permis. Il n’a plus de limite. Il est lui-même la seule limite.

C’est pourquoi l’existence de contre-pouvoirs autonomes, c’est-à-dire d’institutions autres qu’étatiques, vivantes et durables, qui limitent le pouvoir, est indispensable à la vie équilibrée d’une société. Nous pensons aux pouvoirs locaux et à tous les groupes non dépendants de l’Etat qui représentent des intérêts sectoriels publics ou privés.

Dans la réalité, l’autorité n’existe jamais sans un minimum de pouvoir. Le chef d’orchestre doit pouvoir sanctionner, voire exclure un musicien qui ne travaille pas correctement. De même, le pouvoir n’est pas vivable sans un minimum d’autorité, c’est-à-dire sans un minimum de confiance réciproque, ne serait-ce que celle qui subsiste entre le chef et sa garde rapprochée.

Le pouvoir totalitaire est celui qui a le moins d’autorité, c’est-à-dire celui qui inspire et éprouve le moins de confiance. Staline se méfiait de tout le monde, y compris et d’abord de ses gardes du corps. Il vivait lui-même des moments d’une terreur aussi absolue que son pouvoir.

Dire que l’autorité, c’est bien et que le pouvoir, c’est mal ne résout pas le problème de leur cohabitation. La réalité est dans le clair-obscur. Dire que l’armée est un mal n’est pas entièrement faux. Mais il faut immédiatement ajouter, en évoquant l’expérience humaine de toujours et de partout, que ce mal est nécessaire en tant qu’il est destiné à empêcher un mal plus grand. En ce sens relatif, l’armée est un bien. M. Regamey tenait la ligne de crête: «L’armée est un mal nécessaire, disait-il, il ne faut nier ni la nécessité ni le mal.» On pourrait étendre la remarque à tous les instruments de contrainte dont dispose l’Etat: la police, les tribunaux, la prison.

Le pouvoir, c’est la force du mal réorientée vers le bien par les institutions, qu’elle est vouée à protéger. Mais ce mal recyclé reste du mal, avec son poids d’ambiguïté fondamentale, avec ses tentations, ses aveuglements et ses possibilités illimitées d’abus. Dans le Seigneur des anneaux, J.R.R. Tolkien décrit l’anneau de pouvoir forgé par Sauron comme un bijou à la fois séduisant et terrifiant, étant empli de toute la malveillance de son créateur. Cet anneau unique induit son porteur à croire qu’il lui permettra de réaliser de grandes et belles choses. Mais dans la réalité, il le dévoie et finit par le rendre fou, quelle que soit l’excellence de ses intentions.

Le pouvoir ne doit pas être désiré pour lui-même. Celui qui se trouve dans la nécessité d’en assumer la charge doit, en l’acceptant, y voir non une victoire, mais un sacrifice, et un risque pour son âme.

Là est le drame de la démocratie, dont le moteur principal est la lutte pour le pouvoir. Le mécanisme même de la brigue électorale détourne l’attention du candidat du bien commun et la focalise sur ce bien très particulier qu’est l’acquisition à court terme de tout le pouvoir de contrainte possible pour lui et son parti. C’est pour cela que nous n’y participons pas.

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