In memoriam André de Muralt
André de Muralt, philosophe aristotélicien et thomiste de haut vol, s’est éteint le 13 avril 2026 dans sa 95e année, dans le Canton de Vaud, où il est né le 1er septembre 1931 et a toujours vécu. D’une famille originaire de Zurich et plus lointainement du Tessin (Muralto, à coté de Locarno), il a épousé Sabine Burckhardt, fille du diplomate Carl J. Burckhardt et petite-fille par sa mère de Gonzague de Reynold. Ils ont eu cinq fils et de nombreux petits-enfants. Après avoir soutenu sa thèse de philosophie, il débute, parallèlement aux enseignements qu’il donne au niveau gymnasial à Lausanne, un parcours académique qui l’amène à donner des cours aux universités de Lausanne et de Genève, jusqu’à devenir professeur ordinaire de philosophie médiévale à l’Université de Genève de 1981 à 1996. Certains de nos lecteurs se souviendront de sa participation à la campagne qui aboutit au refus de l’adhésion de la Suisse à l’ONU en 1986, par la publication de trois articles dans La Nation (en 1983 et 1986) et surtout par son importante contribution au Cahier de la Renaissance Vaudoise La Suisse et l’ONU (1985). Bien qu’il n’ait pas accédé à la notoriété publique (qu’il ne recherchait d’ailleurs pas), il jouissait – et continuera assurément de jouir – de la très haute estime des plus fins connaisseurs de la philosophie médiévale en général et du thomisme en particulier, en tant qu’auteur d’une dizaine d’ouvrages fondamentaux et d’une centaine d’articles pointus. Nous esquissons ici une brève présentation de ses cinq principaux ouvrages.
Si sa thèse (1958) et ses tout premiers travaux portent sur la philosophie moderne et contemporaine, en particulier Kant et Husserl, A. de Muralt s’oriente dès les années 1960 vers la philosophie antique et médiévale. Dans Comment dire l’être? L’invention du discours métaphysique chez Aristote (Vrin, 1985), il examine en particulier ce qui oppose Aristote à Platon, en insistant sur les notions d’analogie et de participation. Cet examen sera ensuite prolongé dans Néoplatonisme et aristotélisme dans la métaphysique médiévale: analogie, causalité et participation (Vrin, 1995).
Dans L’enjeu de la philosophie médiévale (Brill, 1991), A. de Muralt étend à toute la philosophie moderne et contemporaine la thèse d’Etienne Gilson au sujet de Descartes. Alors que l’opinion courante voit en Descartes «le père de la philosophie moderne», le prenant au sérieux lorsqu’il s’autoproclame, dans la première moitié du XVIIe siècle, l’initiateur d’une façon radicalement nouvelle de penser, Gilson a montré il y a plus d’un siècle que la pensée de Descartes est extrêmement dépendante de la pensée scolastique. Ce que montre à son tour A. de Muralt dans L’enjeu de la philosophie médiévale, c’est que, au-delà de Descartes, c’est l’ensemble de la philosophie moderne qui plonge ses racines dans la première moitié du XIVe siècle (soit trois siècles avant Descartes), lorsque les théologiens franciscains Jean Duns Scot et Guillaume d’Occam élaborent, sans toujours s’en rendre compte1, une nouvelle structure de pensée, qui va l’emporter dans la plupart des esprits, au cours des siècles suivants, sur la structure de pensée aristotélicienne qui était celle de S. Thomas d’Aquin au XIIIe siècle.
Qu’est-ce donc qu’une structure de pensée, notion omniprésente dans les travaux d’A. de Muralt? S’il n’a pas le monopole de l’expression «structure de pensée», il lui a donné un sens original et en a fait un puissant instrument d’analyse des doctrines philosophiques et de leur histoire. Dans l’analyse philosophique d’A. de Muralt, les «structures de pensée» s’opposent aux «thèmes», c’est-à-dire aux problèmes philosophiques: le rapport du corps et de l’âme, le rapport du sujet connaissant et de l’objet connu, le rapport de la toute-puissance de Dieu et de la liberté humaine, etc. Selon A. de Muralt, il y a diverses manières de structurer ces différents rapports: la pensée aristotélicienne va penser ces rapports en termes de causes réciproques ou subordonnées, alors que la pensée scotiste-occamienne – matrice de toute la pensée moderne et contemporaine – va penser ces mêmes rapports en termes de causes concourantes (comme deux chevaux qui tirent un char), donc fatalement concurrentes (si l’un tire plus, l’autre tire moins). Cette concurrence, par nature instable et en tension permanente, explique les grands mouvements de balancier qui secouent la pensée moderne, entre spiritualisme et matérialisme, entre empirisme et idéalisme, entre toute-puissance de Dieu et liberté humaine…
L’unité de la philosophie politique: de Duns Scot, Occam et Suarez au libéralisme contemporain (Vrin, 2002) montre que la structure de pensée scotiste-occamienne commande la philosophie moderne aussi en matière politique (et ecclésiologique), avec les mêmes mouvements de balancier entre absolutisme et démocratisme, cléricalisme et laïcisme.
Le dernier livre publié par A. de Muralt (si l’on excepte un important inédit qui devrait paraître dans un an ou deux) nous ramène à la philosophie antique et même à son sommet. Il s’agit de la traduction par A. de Muralt des cinq livres considérés par lui comme principaux parmi les quatorze livres que compte la Métaphysique d’Aristote (Aristote, Les Métaphysiques, Belles Lettres, 2010). Ce monument a été couronné du prix Victor Delbos décerné par l’Académie des sciences morales et politiques.
Un maître nous a quittés.
Notes:
1 Si «Duns Scot ressentit il est vrai la nouveauté, sinon le caractère choquant de sa notion univoque de l’ens, […] l’interprétation qu’il donna de la causalité aristotélicienne [constitua] une révolution silencieuse dont aucun des auteurs de ce temps, on ne saurait trop le souligner, n’eut conscience de l’accomplir, tant chacun d’eux était convaincu de rester sur ce point fidèle au plus strict aristotélisme» (A. de Muralt, L’enjeu de la philosophie médiévale, p. XIII).
Au sommaire de cette même édition de La Nation:
- Arrêtez de parler des «Bilatérales III»! – Editorial, Félicien Monnier
- Freiner l'administration fédérale – Cédric Cossy
- La culottée et la médaille – Jean-François Cavin
- On nous écrit: La facture ukrainienne, le malaise suisse – Jean-Pierre Sueur - Rédaction
- Hannah Arendt et la liberté d'expression – Olivier Delacrétaz
- Encore l'expulsion des étrangers criminels – Pierre-François Vulliemin
- Quand le bâtiment va... vite! – Jean-François Cavin
- La vérité au débarras – Jacques Perrin
- Entre alignement européen et mirage de la souveraineté – Quentin Monnerat
- Le Progrès sans progression – Le Coin du Ronchon
