Hannah Arendt et la liberté d'expression
Tout individu a droit à la liberté d’opinion et d’expression, ce qui implique le droit de ne pas être inquiété pour ses opinions et celui de chercher, de recevoir et de répandre, sans considérations de frontières, les informations et les idées par quelque moyen d’expression que ce soit.
L’article 19 de la Déclaration universelle des droits de l’Homme est d’inspiration libérale. Il dispose que tout individu a le droit d’exprimer publiquement son opinion individuelle, laquelle vaut a priori autant que celle de n’importe quel autre individu.
A première vue, ce droit ne devrait souffrir aucune limite, la vérité surgissant d’autant plus pure du choc des idées qu’on les exprime en toute liberté. C’est sans doute vrai pour la philosophie, les mathématiques, la technique et les sciences dures. L’est-ce autant dans les relations humaines, ou en matière politique?
Dans ces domaines, les questions se multiplient. Appeler ouvertement à désobéir à une loi relève-t-il de la liberté d’expression ou du trouble à l’ordre public? Contester les principes fondamentaux du régime, n’est-ce pas, au détriment de tous, léser la source de l’autorité politique? Prendre fait et cause pour l’idéologie d’un Etat qui menace d’envahir le pays, est-ce encore une liberté ou déjà de la subversion, voire de la trahison?
Et les simplifications des campagnes électorales, et les exagérations telles qu’elles sont presque des mensonges, peut-on les laisser passer? Que faut-il faire des créationnistes, des platistes, des antivax et des complotistes en général? Et nous ne parlons pas de la diffamation, ni de la calomnie, formes d’expression justement réprimées par la loi, mais facilement extensibles.
On remarquera que toutes ces questions se posent dans une perspective judiciaire. Il s’agit de décider si, quand, dans quel domaine et dans quelle mesure l’Etat doit limiter l’exercice de la liberté d’expression.
Hannah Arendt aborde le problème à un autre niveau. Pour elle, la liberté d’expression – elle pense avant tout au domaine des idées et des faits politiques – est substantiellement liée à la vérité et à sa diffusion. Selon la philosophe, ma liberté d’expression ne prend pas sa source dans un droit individuel abstrait, ni dans une autorisation étatique, mais dans l’obligation morale qui m’est faite de dire ce que je sais ou crois savoir de la vérité.
On pourrait dire que la liberté d’expression est un droit qui appartient à la vérité elle-même: la vérité a le droit impératif d’être exprimée, et celui qui pense en être le dépositaire a le devoir non moins impératif de faire en sorte que ce droit passe en force. C’est, si l’on ose dire, une liberté contraignante. Elle peut me forcer à parler même en dehors du cadre de la loi, même en contrevenant à la loi.
Elle peut aussi me contraindre à ne pas me plier aux préjugés les plus puissants et les plus répandus. Hannah Arendt, qui a couvert pour la presse le procès d’Adolf Eichmann, osa dire dans son ouvrage «Eichmann à Jérusalem» (1963) que celui-ci n’était pas, comme tout le monde le pensait, un monstre effroyable, mais un médiocre fonctionnaire qui croyait que son obéissance aux ordres venus d’en haut le dispensait de tout jugement moral. Elle en tira une formule qui fit scandale, celle de «la banalité du mal». De même, elle n’hésita pas à affirmer, dans «Le système totalitaire», publié en 1972, que le communisme soviétique représentait une réalisation plus achevée du totalitarisme que le nazisme. Elle prenait à contre-pied, au risque réel de sa réputation, l’idée généralement reçue que l’idéologie marxiste était un rempart contre le totalitarisme.
En d’autres termes, quelles que soient les sanctions légales et les risques pour ma carrière, je jouis de la liberté d’expression tant qu’on ne m’a pas coupé la langue ou brisé la plume. La liberté d’expression ne relève pas du droit, ni de la métaphysique, mais de la vertu de force. C’est d’abord une leçon de courage que donne Hannah Arendt. Ma liberté d’expression se mesure non à la place qu’elle prend dans le Code, mais au prix que je suis prêt à payer pour l’exercer.
Au sommaire de cette même édition de La Nation:
- Arrêtez de parler des «Bilatérales III»! – Editorial, Félicien Monnier
- Freiner l'administration fédérale – Cédric Cossy
- La culottée et la médaille – Jean-François Cavin
- In memoriam André de Muralt – Denis Ramelet
- On nous écrit: La facture ukrainienne, le malaise suisse – Jean-Pierre Sueur - Rédaction
- Encore l'expulsion des étrangers criminels – Pierre-François Vulliemin
- Quand le bâtiment va... vite! – Jean-François Cavin
- La vérité au débarras – Jacques Perrin
- Entre alignement européen et mirage de la souveraineté – Quentin Monnerat
- Le Progrès sans progression – Le Coin du Ronchon
