On nous écrit: La facture ukrainienne, le malaise suisse
Le dossier ukrainien révèle une fracture de plus en plus visible entre la générosité officielle de Berne et la pénibilité financière vécue par une partie croissante de la population suisse. Le premier problème tient au flou des chiffres. Les « 6 milliards» évoqués dans le débat public ne correspondent pas uniquement à la reconstruction: ils désignent l’aide suisse totale liée à l’Ukraine depuis 2022, dont une part majeure concerne l’accueil des bénéficiaires du statut S. En parallèle, la Confédération prévoit bien un programme de reconstruction: 1,5 milliard de francs pour 2025-2028, dans une perspective de 5 milliards d’ici 2036. Cette distinction est capitale, mais elle n’enlève rien au malaise démocratique: les montants sont considérables et le citoyen peine à voir où commence la solidarité et où finit l’engagement politique durable.
Ce malaise devient explosif lorsqu’on le compare à la 13e rente AVS. Là, le peuple a voté. Là, chaque milliard a été pesé, contesté, discuté, disséqué. L’OFAS rappelle que la 13e rente a été acceptée le 3 mars 2024, qu’elle sera versée dès décembre 2026, mais que son financement reste discuté au Parlement. Autrement dit: quand les retraités suisses obtiennent démocratiquement une amélioration de leur pouvoir d’achat, on leur présente immédiatement la facture. Quand il s’agit de l’Ukraine, l’impression dominante est celle d’une mécanique administrative qui avance par programmes, crédits, conférences et engagements internationaux, sans le même degré de confrontation populaire.
Le passage du statut S au permis B cristallise cette contradiction. Le SEM indique qu’après cinq ans les personnes concernées reçoivent une autorisation de séjour B, limitée toutefois à la durée de la protection. Juridiquement, ce n’est donc pas un permis B ordinaire et définitif. Politiquement, c’est tout de même un basculement: ce qui était présenté comme temporaire s’installe dans la durée. Ce permis peut être octroyé sans examen de la situation financière ou du comportement, avec accès à des prestations plus larges.
La facture, elle, ne sera pas théorique. Le Canton de Vaud redoute plus de 4000 passages du statut S au permis B, 25 millions de francs de hausse d’aide sociale et environ 75 millions de francs de manque lié à la réduction des fonds fédéraux. A l’échelle suisse, la suppression de ces soutiens pourrait dépasser 300 millions de francs pour les collectivités publiques. Au final les contribuables absorberont le choc. Pour les classes moyennes, déjà pressées par les primes maladies, les loyers, l’énergie et la fiscalité, le message est brutal: la solidarité internationale devient une charge locale.
Le problème n’est pas d’aider des civils fuyant une guerre. Le problème est l’absence de symétrie démocratique. Les Suisses votent sur l’AVS, discutent chaque hausse de TVA, se voient rappeler les limites de l’endettement, mais découvrent parallèlement des engagements ukrainiens lourds, prolongés, technocratiques. La nomination d’un Ambassadeur comme délégué fédéral pour l’Ukraine peut répondre à un besoin de coordination, mais elle ne suffit pas à garantir la confiance ni la neutralité. Un programme d’une telle ampleur financière exige des rapports publics détaillés, un contrôle parlementaire robuste et une séparation claire entre aide humanitaire, intégration en Suisse, reconstruction, intérêts d’entreprises et diplomatie.
L’accord conclu par l’Ukraine avec BlackRock pour soutenir la création d’un fonds de développement renforce encore les interrogations. Que Kiev cherche des capitaux privés est compréhensible. Mais pour le contribuable suisse, qui voit l’argent public s’insérer dans une structure de grands acteurs financiers internationaux occupant déjà le terrain, le risque politique est évident. La Suisse ne peut pas se contenter de financer; elle doit prouver que chaque franc sert l’intérêt public, la reconstruction, non la socialisation des coûts au profit d’intérêts privés.
La vraie bombe politique n’est donc pas que le coût ukrainien. C’est le contraste: rigueur pour l’AVS, souplesse pour l’étranger; votation pour les retraités, automatismes pour le statut S; débat budgétaire féroce à l’interne, engagements longs à l’externe. Dans une Suisse où beaucoup travaillent toute une vie pour une retraite modeste, ce déséquilibre nourrit une colère légitime. Berne devrait l’entendre avant qu’elle ne devienne un vote de rupture.
Jean-Pierre Sueur,
Le Mont-sur-Lausanne
Nous doutons que la «symétrie démocratique» appelée par M. Sueur ait pu suffire à éviter le «déséquilibre» qui semble fâcher les rentiers suisses. Mais pourquoi ce malaise? Leurs retraites ou leurs rentes AVS, 13e comprise, n’ont jamais été remises en question suite à l’engagement fédéral en faveur de l’Ukraine.
En 2022, la Confédération et sa population se sont montrées très accueillantes avec les réfugiés ukrainiens, pensant à un acte généreux de courte durée, dans une guerre éclair suivie d’un retour rapide au pays. Le conflit dure et, conformément à nos lois démocratiquement votées sur l’asile, des changements de permis S à B interviendront en 2027, avec les conséquences décrites pour les cantons.
Nous partageons par contre la méfiance de M. Sueur quant à l’engagement de fonds suisses de reconstruction via des partenaires, de surcroît privés, qui ne sont ni suisses ni ukrainiens. Un contrôle politique et parlementaire semble nécessaire pour surveiller l’usage de ces fonds et éviter leur dilapidation hors de ces deux pays.
Au sommaire de cette même édition de La Nation:
- Arrêtez de parler des «Bilatérales III»! – Editorial, Félicien Monnier
- Freiner l'administration fédérale – Cédric Cossy
- La culottée et la médaille – Jean-François Cavin
- In memoriam André de Muralt – Denis Ramelet
- Hannah Arendt et la liberté d'expression – Olivier Delacrétaz
- Encore l'expulsion des étrangers criminels – Pierre-François Vulliemin
- Quand le bâtiment va... vite! – Jean-François Cavin
- La vérité au débarras – Jacques Perrin
- Entre alignement européen et mirage de la souveraineté – Quentin Monnerat
- Le Progrès sans progression – Le Coin du Ronchon
