La vérité au débarras
Après la vérité, tel est le titre d’un essai d’Etienne Barilier paru cette année chez Labor et Fides.
En ces temps de propagande, d’experts en comm’, de fausses nouvelles, de faits «alternatifs» et de prédictions effrayantes, il est recommandé de s’interroger sur la notion de vérité.
Il y a plusieurs conceptions de la vérité.
Selon les chrétiens, la vérité s’identifie à la personne du Christ annonçant la Bonne Nouvelle.
Selon Aristote et Thomas d’Aquin, elle est adéquation d’un jugement au réel tel qu’il se donne à nos sens et à notre raison.
Les pragmatistes assimilent vérité et succès dans l’action.
Pour les Présocratiques et Heidegger, la vérité cesse de se tenir cachée pour se révéler dans la lumière de l’Etre.
Nietzsche a considéré la notion de vérité comme une illusion, affirmant qu’il n’y a pas de faits, juste des interprétations. Il est arrivé à Nietzsche lui-même de nous mettre en garde contre sa propre conception. Il s’agit d’un suicide intellectuel. A quoi bon parler si on ne se réfère à aucun fait réel, et s’intéresser à des interprétations qui n’interprètent… rien?
Michel Foucault a pensé la vérité comme effet de pouvoir, comme manipulation opérée par le plus fort. Mais il a aussi avancé que dire le vrai aux puissants avec franchise, à l’exemple de quelques sages de l’Antiquité, est un acte courageux. Il y a donc du vrai.
Le vrai s’oppose à l’erreur qu’on peut corriger; il s’oppose aussi au mensonge qu’il faut dénoncer, même si parfois il est excusable.
Barilier défend la vérité en tant que convenance aux faits. Notre pensée touche la réalité; il y a des faits qu’on peut décrire avec une plus ou moins grande fidélité. Les faits sont la chair, la texture du réel. Comme disait Lénine, ils sont têtus. Fragiles, ils ne sont pas un simple donné. Nous devons les établir, et tout juge d’instruction, tout médecin, tout historien vous dira que ce n’est pas simple.
L’ouvrage s’achève sur des notes encourageantes: Le réel n’a pas cessé d’exister parce que la postvérité le veut […]. Le réel existe, il demeure et finit par s’imposer parce que c’est de lui, et non de simulacres que nous avons soif. Nous avons besoin que le monde réel nous réponde, besoin de répondre au monde et de répondre de lui.
La vérité est le juste rapport avec la réalité, établi grâce à la capacité humaine d’expression. Le vrai n’est pas l’être, mais l’un de ses visages comme le beau et le bien. Certes nous pouvons mentir, faire le mal, jouir de la laideur; c’est notre liberté, mais l’être continue d’être. Pourquoi est-il alors question d’un monde après la vérité? Serait-il possible que la distinction du vrai et du faux disparaisse? Quand l’essayiste examine les frasques de Donald Trump et de ses affidés, après lesquelles l’idée de postvérité a vu le jour, il prend peur. Il cite les conseillers en communication du président, Mrs Conway et Mr Spicer, ayant prétendu qu’une foule record avait assisté à la cérémonie d’investiture du président en janvier 2017, bien qu’elle eût été clairsemée, ajoutant ensuite qu’un soleil radieux avait illuminé la prestation trumpienne, alors qu’il a plu toute la journée. Il rappelle aussi le gros mensonge de Trump affirmant en 2020 sans preuves qu’on lui avait volé l’élection, voyant sans déplaisir ses partisans prendre le Capitole d’assaut. M. Barilier craint que l’exemple du mythomane Trump ne soit suivi, en pire, par ses successeurs possibles et que, grâce à des moyens techniques puissants, les opinions du plus fort remplacent les faits. Le mensonge à l’ancienne rendait hommage à la vérité en voulant lui ressembler le mieux possible pour être efficace. Dans le monde trumpien, il n’y a plus de différence entre vérité et mensonge. On crée des simulacres de faits utiles au pouvoir en place, qu’on jette dès qu’ils ont cessé de servir. Les puissants d’autrefois savaient qu’ils mentaient. Staline, paranoïaque, croyait non pas à la culpabilité des victimes des purges, mais à la nécessité de leur culpabilité pour renforcer son pouvoir. Les procès n’étaient que mises en scène. Quant à Trump, il croit à ses mensonges. La tache noire du mensonge risque d’occuper tout l’espace du réel. Une perversion radicale est possible. La seule possibilité de salut est de préserver à tout prix la réalité irréductible des faits. Malheureusement, les prétendus défenseurs de la vérité, pas très malins, mentent aussi, comme la BBC diffusant un montage qui laissait croire que Trump avait, à la lettre, appelé à l’assaut du Capitole.
Nous invitons nos lecteurs à se pencher sur Après la vérité, bien que l’ouvrage se soumette parfois aux vues de la grande presse.
Il donne trop de place à Trump et à ses laquais. Ce président n’inspire aucune confiance, mais ses collègues européens ne valent pas mieux. Barilier prédit qu’après le règne de Trump se formera une armée de petits Blancs dirigés par J.D. Vance, très dangereuse pour la démocratie. Universaliste enthousiaste, l’auteur ne défend rien moins que l’humanité contre le mensonge et la violence, inévitables en l’état actuel d’un monde divisé en nations, comme si une oligarchie mondialiste allait consolider la paix et la démocratie. Quoiqu’il admette les insuffisances de M. Zelenksy, il le met à la hauteur du Tchèque Václav Havel dont le mérite était bien plus considérable.
De façon générale, M. Barilier considère que la démocratie seule est propice à la vérité tandis que les régimes «autocratiques» lui sont défavorables. Cependant il admet que démocratie et autocratie commencent à se ressembler. Quant à nous, nous posons ces deux questions: la démocratie tournant en oligarchie et la vérité sont-elles compatibles? Un régime monarchique, aristocratique ou mixte ment-il forcément?
Nous admirons la vaste culture et la limpidité stylistique de M. Barilier. Il consacre plusieurs chapitres à l’histoire du mensonge et à sa légitimité morale. Des types de mensonges sont exposés grâce à l’étude de nombreux philosophes ou écrivains dont Homère, saint Augustin, certains jésuites, Kant et Benjamin Constant, Machiavel et Grotius, Vladimir Jankélévitch. Il est question de ruses, de mensonges salvateurs voire sublimes, inspirés par l’amour, de mensonges qu’on ne se pardonne jamais (Rousseau), des mensonges apaisants que désire entendre le Misanthrope de Molière, quand la vérité, dont il est un adepte forcené, fait trop mal.
Le chapitre VII nous semble le plus percutant. Il y est question du philosophe français Jacques Derrida exonéré, avec raison, de sa responsabilité dans la déconstruction par la gauche américaine woke de la notion de vérité.
A ce propos, nous ajouterons qu’aux Etats-Unis deux puritanismes (celui d’une certaine droite protestante et celui du gauchisme woke) s’opposent mais se rejoignent sur les méthodes: interdiction ou réécriture de livres, haine du savoir scientifique, refus de tout débat, création d’un langage neuf expurgé de mots jugés répugnants, restrictions à la liberté d’expression, opposants contraints par la loi de s’aligner sur les désirs de telle ou telle minorité.
Ouvrages recommandables sur la vérité et la postvérité:
Maurizio Ferraris: Postvérité et autres énigmes, PUF, 2019
Claudine Tiercelin: La post-vérité ou le dégoût du vrai, Éditions Intervalles, 2023
Pascal Engel: Foucault et les normes du savoir, Éliott éditions, 2024
Pascal Engel: La vérité. Réflexions sur quelques truismes, Hatier, 1998
Au sommaire de cette même édition de La Nation:
- Arrêtez de parler des «Bilatérales III»! – Editorial, Félicien Monnier
- Freiner l'administration fédérale – Cédric Cossy
- La culottée et la médaille – Jean-François Cavin
- In memoriam André de Muralt – Denis Ramelet
- On nous écrit: La facture ukrainienne, le malaise suisse – Jean-Pierre Sueur - Rédaction
- Hannah Arendt et la liberté d'expression – Olivier Delacrétaz
- Encore l'expulsion des étrangers criminels – Pierre-François Vulliemin
- Quand le bâtiment va... vite! – Jean-François Cavin
- Entre alignement européen et mirage de la souveraineté – Quentin Monnerat
- Le Progrès sans progression – Le Coin du Ronchon
