L’affaire Jacques Baud (1/2)
Le discours, les sanctions, le contexte
Le 15 décembre 2025, le Conseil de l’Union européenne a mis le colonel EMG Jacques Baud sous sanctions au motif qu’il agirait «comme porte-parole de la propagande pro-russe et formule des théories du complot, accusant par exemple l’Ukraine d’avoir orchestré sa propre invasion pour adhérer à l’OTAN».1 Il serait ainsi «responsable de mettre en œuvre ou de soutenir des actions ou des politiques imputables au gouvernement de la Fédération de Russie qui compromettent ou menacent la stabilité d’un pays tiers (l’Ukraine) en recourant à la manipulation de l’information et à l’ingérence». L’UE a procédé en complétant une décision du 8 octobre 2024 qui adoptait un train de sanctions contre diverses personnalités du régime2.
Ses avoirs dans les pays de l’UE sont gelés et il est interdit de mettre de l’argent à sa disposition. Cela revient à l’empêcher de percevoir, depuis et dans l’UE, de l’argent de son éditeur, ou de quelque autre activité rémunératrice. Il a en outre l’interdiction de franchir une frontière de l’Union et se trouve cantonné en Belgique, où il réside.
Il s’agit d’atteintes extrêmement graves à ses droits de propriété et à ses libertés individuelle, économique et de mouvement. Et nous verrons que la décision qui les prononce est juridiquement et politiquement contestable.
Accordant une importance particulière à la liberté d’expression, la Confédération suisse n’a pas repris ces sanctions, comme elle n’avait pas repris, en février 2022, celles à l’encontre de la chaîne Russia Today (RT).
L’affaire qui concerne Jacques Baud est une affaire à tiroirs, par les acteurs qu’elle implique, comme par les différents niveaux de réflexion qu’elle demande d’explorer: politiques, géopolitiques, juridiques, technologiques et sans doute psychologiques. Cette affaire est symptomatique de la place que l’UE entend tenir sur la scène internationale. Il est dans l’intérêt de la Suisse de comprendre les évolutions de son principal partenaire économique. Cet article n’est pas destiné à formuler à propos de Jacques Baud et de ses thèses un jugement général, définitif et net.
Jacques Baud sur la Russie
Jacques Baud était l’invité au printemps 2022 de la Société vaudoise des officiers. Après une présentation sur les enseignements qu’il tirait de ses missions à l’étranger, en Afrique notamment, il enchaîna sur son analyse de la situation ukrainienne. Il déduisait du nombre d’obus tirés que l’Ukraine agressait les régions séparatistes. La manœuvre contre Kiev n’aurait jamais visé à prendre la ville, mais seulement à faire diversion pour soutenir et protéger les populations des oblasts de Donetsk et Louhansk – l’un des buts attribués par Vladimir Poutine à l’opération militaire spéciale. Jacques Baud y voyait une preuve du génie opératif russe.
Depuis le 22 février 2022, Jacques Baud a publié quatre ouvrages consacrés à la guerre en Ukraine3. Parsemés d’attaques personnelles, leur ton est lourdement polémique. Leurs sources sont principalement journalistiques. Malgré ces faiblesses, les passages de théorie militaire générale sont dignes d’intérêt et plutôt convaincants.
Il avait déjà publié à l’été 2021 un ouvrage sur Alexei Navalny, et un autre sur le détournement du vol Ryanair FR49784, forcé d’atterrir à Minsk pour qu’y soit arrêté un journaliste d’opposition au régime de Loukachenko. Jacques Baud y dénonçait l’instrumentalisation par l’Occident de deux affaires impliquant des opposants politiques, dans le simple but d’imposer des sanctions à Minsk et Moscou. Dans une interview disponible sur la chaîne Antithèse intitulée Navalny et le complotisme occidental5, il décrit l’opposant comme un ultranationaliste russe pris dans des affaires de corruption. Il le qualifie d’ «agent de l’étranger» et conteste sa réelle notoriété en Russie. Là encore, son portrait du personnage comme son analyse du contexte coïncident avec le narratif officiel russe.
A côté de cette prolixe activité éditoriale, Jacques Baud intervient presque quotidiennement sur des plateformes dites de «réinformation», ou «alternatives» aux médias mainstream. Les réseaux sociaux reprennent ces interventions.
Il y dénonce l’incurie des médias ordinaires, qui auraient renoncé à rechercher la vérité au profit de leur idéologie atlantiste et russophobe. Par exemple, le 1er novembre 2024, Jacques Baud avait réagi à l’annonce du New York Times annonçant la présence de 12’000 militaires nord-coréens en Ukraine: «On s’aperçoit que c’est de nouveau du narratif fait pour les gogos, c’est-à-dire nos journalistes et nos politiciens, que le terme de gogos peut très bien qualifier d’ailleurs, parce qu’en général ce sont des gens qui font de la propagande et pas de l’information.»6 Il y a quelques mois, Kim-Jong Un a pourtant décoré des soldats nord-coréens et déposé des gerbes devant des effigies de ses hommes tombés en Ukraine. Cette solide bourde témoigne d’une volonté obsessionnelle de montrer qu’on connaît le dessous des cartes.
Jacques Baud, comme ses relais numériques, se prévaut de son prestigieux grade de colonel EMG et de son ancien statut de cadre supérieur de l’administration fédérale pour asseoir son propos. Cela est très ambivalent. Le citoyen-soldat n’est certes pas tenu à un devoir de réserve. Mais, sous couvert de lucidité et de dénonciation, les propos du colonel Baud fragilisent symboliquement la position de la Confédération.
Les sanctions
Les sanctions adoptées le 15 décembre dernier visent principalement des membres d’organisations officielles russes, instituts académiques ou conseils consultatifs des autorités politiques. Elles sanctionnent aussi l’intégralité du 142e bataillon distinct de guerre électronique des forces armées russes, responsable de brouillages GPS dans la région de Saint-Petersbourg, proche de la frontière finlandaise.
Les seuls autres Occidentaux sanctionnés sont l’ancien shérif adjoint de Floride John Mark Dougan, animateur d’une plateforme de faux sites internet d’informations, accusé de se coordonner avec le renseignement militaire russe (GRU), et Xavier Moreau, ancien officier français, homme d’affaires et animateur du site internet Stratpol. Tous deux résident en Russie depuis plusieurs années. Jacques Baud est la seule personne sanctionnée à vivre en dehors de ce pays et à être, à notre connaissance, sans liens directs ou indirects avec des organismes étatiques ou paraétatiques russes.
Ingérence et déstabilisation
Selon le préambule de la décision du 8 octobre 2024, les sanctions visent à contrecarrer les opérations d’ingérence et de déstabilisation menées par la Russie en Europe. La décision de l’UE se réfère explicitement à ce que l’on appelle la doctrine «Guerassimov», autre nom de la guerre hybride. Le général Valery Guerassimov aurait en effet, dès 2013, préconisé la conduite d’opérations dans la sphère de l’information pour diminuer le potentiel militaire et politique des adversaires de la Russie.
Cette forme de désinformation dépasse la propagande traditionnelle. Elle ne vise plus seulement à légitimer ou promouvoir l’action d’un gouvernement, mais à désorganiser d’autres pays ou institutions étrangères en intervenant dans les élections ou en suscitant des manifestations.
La manipulation de masse permise par les réseaux sociaux démultiplie ses effets. Un gouvernement efficace a certes toujours été en mesure de fabriquer de l’information en provoquant lui-même un fait divers, ou de l’inventer purement et simplement par d’astucieux montages. Les réseaux sociaux permettent désormais de donner à cet événement – ou plus largement à cette vision du monde – un écho d’autant plus colossal que la presse traditionnelle est en déclin.
L’opération sera réussie lorsque l’information perce la sphère publique et l’opinion, pour finalement influencer les décisions politiques. L’actualité veut que les manœuvres russes de déstabilisation soient plus scrutées que celles en provenance d’autres pays. A l’heure où nous mettons sous presse, les Vénézuéliens doivent tout de même se dire que les allégations de trafic de drogue à l’encontre de Nicolas Maduro masquaient (mal) l’intérêt américain pour leur pétrole…
L’affaire Jacques Baud et la décision imprécise et arbitraire qui l’a faite éclater ont cette nouvelle réalité médiatique pour toile de fond. (A suivre…)
Notes:
1 Décision PESC 2025/2572 du 15 décembre 2025 modifiant la décision (PESC) 2024/2643.
2 Décision (PESC) 2024/2643 du Conseil du 8 octobre 2024 concernant des mesures restrictives eu égard aux activités déstabilisatrices menées par la Russie.
3 Poutine, Maître du jeu?, Max Milo, 2022; Opération Z, Max Milo 2022; Ukraine entre guerre & paix, Max Milo 2023; L’art de la guerre russe: comment l’Occident a conduit l’Ukraine à l’échec, Max Milo 2024.
4 L’affaire Navalny, Le complotisme au service de la politique étrangère, Max Milo 2021; Le détournement du vol Ryanair FR4978 – Le mensonge au nom de la vérité, Sigest, 2021; ouvrages recencés dans dans La Nation du 10 septembre 2021.
5 https://www.youtube.com/watch?v=Wec5V-OQKyM
Au sommaire de cette même édition de La Nation:
- Les Cahiers de la Renaissance vaudoise ont cent ans – Yves Gerhard
- Le discours de Carl Spitteler – Lars Klawonn
- Deux siècles de citoyen-officier – Quentin Monnerat
- Un et trois – Olivier Delacrétaz
- Puissance et pragmatisme: la National Security Strategy américaine – Lionel Hort
- Accord sur la sécurité des aliments – Olivier Klunge
- Osera-t-on enfin contredire le complotisme? – Le Coin du Ronchon
