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Un et trois

Olivier Delacrétaz
La Nation n° 2296 9 janvier 2026

Dès que je conçois l’Un, je suis illuminé par la splendeur des Trois. Dès que je les distingue, je suis ramené à l’Un. Quand je pense à l’un des Trois, je le considère comme le Tout, et mes yeux se remplissent, et la plus grande part de ce que je contemple m’échappe.

Saint Grégoire de Naziance

Il y a deux semaines, les chrétiens fêtaient la naissance du Fils de Dieu. L’idée d’une telle filiation fait ricaner les esprits forts et scandalise les croyants des autres religions monothéistes. Même le chrétien échoue à se représenter dans le même mouvement de pensée un Dieu à la fois unique et trinitaire. Cette incapacité fait qu’il est toujours tenté de «privilégier» l’une ou l’autre des personnes de la Trinité au «détriment» des deux autres.

C’est ainsi qu’une tendance moderne de la théologie, toutes confessions confondues, est de privilégier la personne du Christ. Plus précisément, on privilégie le Christ dans sa nature humaine: modèle prophétique de douceur, de simplicité, de compassion, de sacrifice et de pardon. En soi, c’est rigoureusement vrai, si ce n’est que cette théologie fait l’impasse sur la nature divine du Christ. On met de côté le Christ pantocrator tel qu’on le contemple en gloire dans les églises byzantines, établi par son Père maître de toute chose, et qui affirme à la fin de l’Evangile de Matthieu que tout pouvoir m’a été donné dans le ciel et sur la terre1.

Alors, dans une perspective toute terrestre et compassionnelle, l’Eglise focalise son attention sur la seule fragilité de l’être humain, sur ses petitesses, ses doutes, ses questionnements. Oui, cet humain commet parfois des erreurs (ne parlons pas de péchés!), mais dues à l’ignorance ou à la faiblesse. Et ces erreurs le rendent malheureux. Alors, plutôt que de lui parler du bien, du mal, de la volonté divine et de sa responsabilité personnelle, on se borne à l’écouter, à le comprendre avec une bienveillance sans limite, laissant entrevoir un pardon inconditionnel accordé d’emblée. On n’aime pas trop se référer au Symbole des Apôtres et à ses vérités surnaturelles trop objectives. On évite aussi la controverse théologique, trop rigoureuse dans son développement, trop contraignante dans ses conclusions. On est chrétien sur la pointe des pieds, pour ne pas gêner l’interlocuteur incroyant ou indifférent, ou pour ne pas effaroucher les tièdes.

Cette religion misérabiliste est aveugle à la présence et à la puissance du mal dans le monde. Elle ignore du même coup la portée démesurée du sacrifice du Christ. Elle dédaigne la force libératrice du repentir. Elle méprise les capacités de l’homme, son intelligence, son imagination, sa capacité créatrice, sa combativité, et le rôle, décisif à son niveau, de leur mise en œuvre au service du plan divin.

Quant au Dieu créateur, le Dieu des armées, Deus Sabaoth, qui tonne sur le Sinaï, ordonne, récompense et punit, à l’autorité duquel le Christ se soumet filialement, il se voit dépouillé de la majesté redoutable qui parcourt en vagues puissantes les livres de Job, d’Esaïe, des Psaumes ou de l’Apocalypse. Il n’est plus «tout-puissant». Ou alors, on le dit «tout-puissant en amour», ce qui ne veut rien dire, sinon qu’il n’est pas tout puissant.

On nous rétorquera, non sans raison, que la religion chrétienne est aussi celle des petits, des abandonnés, des pauvres et des faibles. On nous dira encore que les postures guerrières d’il y a soixante ans ne valaient guère mieux que les postures victimistes d’aujourd’hui. «Debout sainte cohorte, soldats du Roi des rois» chantions-nous martialement à l’Ecole du dimanche. Peut-être. Du moins, ce cantique ne minimisait-il pas l’existence du mal ni les forces de l’homme.

Mais ce n’est pas la question. Il ne s’agit pas de choisir la puissance contre l’humilité, ou la sanction contre la compassion, et pas davantage l’inverse. Ces notions sont différentes, mais pas contradictoires. La toute-puissance du Père ne contredit pas la compassion du Fils. La transcendance divine ne conteste pas la présence du Christ au milieu de nous. Au contraire, les deux ne vont pas l’une sans l’autre, de même que le terme de Père ne se comprend qu’en regard de celui de Fils, et réciproquement.

Choisir la puissance sans la compassion, c’est choisir la violence et l’orgueil, qui ne se soucient ni de justice, ni de prudence, ni de tempérance. C’est transformer l’espérance en optimisme politico-religieux. C’est réduire la mission à une conquête. C’est clamer, à propos des Albigeois, «tuez-les tous, Dieu reconnaîtra les siens», comme fit, dit-on, le légat pontifical Arnaud Amaury lors du siège de Béziers de 1209. C’est, en deux mots, faire du spirituel une branche radicalisée du temporel.

La compassion sans le contre-poids de la force, qui est courage physique et moral, qui est aussi persévérance dans le bien, c’est une théologie liquide, une religion plate, le remplacement du dogme par le règlement ecclésiastique et la soumission aux idées du temps, la niaiserie moralisante élevée au rang de vertu. Cela ne fait guère envie2.

Il ne faut pas choisir entre un et trois. Ni choisir entre les trois. Il faut tout recevoir et faire avec.

Notes

1   Matt. 28: 18.

2   Certains choisissent l’intériorité contre la transcendance, à l’exemple de la théologienne Isabelle Graesslé, interviewée par Mme Elise Dottrens dans le journal Réformés n° 92, décembre 2025 et janvier 2026. Elle y affirme ne plus pouvoir dire «Seigneur», car «c’est un masculin tellement triomphant, dominant tout, y compris le féminin». Elle conçoit Dieu comme «une présence, une énergie, un souffle qu’on peut ressentir en soi». On ne peut qu’acquiescer, mais en rester là, c’est réduire la Trinité à la seule personne du saint Esprit. Dieu n’est plus qu’une présence intérieure éclairante et inspirante. Ce choix théologique évacue d’un seul coup la transcendance et l’incarnation. Il fait courir à ceux qui s’y rallient le risque de l’immanentisme et celui de l’obsession narcissique du développement personnel.

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