Puissance et pragmatisme: la National Security Strategy américaine
L’administration Trump a publié dans la nuit du 4 au 5 décembre dernier la nouvelle stratégie de sécurité nationale (SSN) des Etats-Unis. Il s’agit d’un document d’une trentaine de pages qui présente les grandes orientations de politique extérieure du pays. Le document va droit au but: il est plus court et plus direct que les dernières SSN, publiées habituellement en début des nouveaux mandats présidentiels. Il sera complété par d’autres textes, comme la stratégie nationale de défense, plus concrètement militaire, ou les grandes indications des futurs (re) déploiements des forces américaines.
La SSN 2025 détaille les grands axes de la doctrine «L’Amérique d’abord» du président Donald Trump, appliqués aux relations internationales; elle se situe dans le prolongement du discours du vice-président James David Vance donné à la conférence de sécurité de Munich en début d’année. Elle s’inspire également d’éléments présents, par exemple, dans le chapitre du Project 2025 de l’Heritage Foundation consacré à la réforme du Département d’Etat (ministère des affaires étrangères).
Un certain nombre de principes sont affirmés en préambule. Les Etats-Unis ne veulent pas être les gendarmes du monde, mais se réservent pragmatiquement le droit d’intervenir pour défendre leurs intérêts nationaux fondamentaux et empêcher l’émergence de puissances hégémoniques. La paix et la stabilité internationale doivent être assurées premièrement par des relations commerciales pacifiques, sans volonté d’imposer partout des «valeurs occidentales», secondement par la dissuasion que représentent la puissance économique, technologique, culturelle et militaire américaine. L’unité politique fondamentale des relations internationales est l’Etat-Nation, légitime à poursuivre ses propres intérêts et à défendre sa souveraineté contre des organisations transnationales par trop intrusives. A ce titre, les flux migratoires doivent être impérativement contrôlés et même largement arrêtés. Cette conception toute westphalienne n’ignore cependant pas les rapports de force et la NSS admet comme «vérité intemporelle» l’influence supérieure des grands Etats, dotés de sphères d’influences propres.
Les Etats-Unis entendent donc se recentrer sur l’hémisphère occidental (comprenant l’Amérique latine et le Canada), leur sphère d’influence naturelle dans le «corollaire Trump» à la doctrine Monroe et première zone d’importance dans la hiérarchie régionale présentée par la NSS. Contrôler la frontière sud du pays, arrêter l’immigration et le narcotrafic, si nécessaire intervenir militairement de manière ciblée – comme l’opération contre Nicolas Maduro au Venezuela –, contrôler l’accès aux ressources et aux infrastructures critiques et empêcher l’intervention de «compétiteurs non-hémisphériques» (la Chine, la Russie, l’Iran) sont les objectifs principaux des Etats-Unis dans la région, qui fait figure de pré carré à géométrie variable.
L’Asie, traitée en deuxième position, se caractérise par une compétition essentiellement commerciale avec la Chine. Le rééquilibrage souhaité des relations sino-américaines nécessite un renforcement des alliances militaires dissuasives des Etats-Unis avec leurs partenaires régionaux (Japon, Corée du Sud, etc.), assorti d’un «partage du fardeau» sécuritaire – comme avec l’OTAN en Occident –, afin de maintenir des routes commerciales ouvertes et sûres dans l’Indo-Pacifique. La situation de Taïwan doit en rester au statu quo. En quatrième et dernière position viennent le Moyen-Orient et l’Afrique, considérés principalement comme des terres d’opportunités en matière d’investissements. Pour des raisons énergétiques, le Moyen-Orient n’est plus la première préoccupation américaine et ne doit plus être le théâtre de guerres infinies. L’Iran ayant été significativement affaibli, la stabilité régionale et le développement économique doivent être désormais assurés par les partenariats passés avec Israël et les monarchies du Golfe, et les Accords d’Abraham doivent être étendus. Les pays africains ne doivent plus dépendre de l’aide humanitaire financée par les contribuables américains et le terrorisme islamiste doit être écrasé.
La Suisse n’est certes pas traitée spécifiquement dans la NSS 2025, mais l’Europe y tient une place centrale. La relation transatlantique reste fondamentale, économiquement et culturellement parlant, aux yeux des Etats-Unis, et ceux-ci déplorent dès lors vertement l’évolution actuelle de l’Europe. Le continent subit une immigration de masse couplée à une dénatalité catastrophique et un malaise moral mortifère. Au sein de l’Union européenne, ces tendances se traduisent entre autres par de la censure politique croissante et une inflation législative asphyxiante. A ce rythme, l’Europe sera définitivement défigurée dans les prochaines décennies. Quant à l’OTAN, il doit cesser de s’étendre, et les Etats européens sont appelés à renforcer leurs budgets militaires, afin de retrouver une «stabilité stratégique» avec la Russie voisine. L’administration Trump salue enfin l’essor des partis souverainistes européens et annonce vouloir «cultiver» leur volonté de résistance à la trajectoire actuelle du continent.
Cette stratégie est donc une codification doctrinale d’une pratique déjà effective depuis le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche: recentrage sur l’hémisphère occidental, empêchement de l’émergence d’un hégémon régional en Eurasie, dissuasion militaire ciblée, compétition économique et technologique et relecture idéologique du lien avec les alliés, en particulier européens. Cette stratégie donnera le ton des relations internationales des prochaines années, trouvant des échos à Moscou et à Pékin. L’Europe et la Suisse ne peuvent l’ignorer.
Au sommaire de cette même édition de La Nation:
- L'affaire Jacques Baud (1/2) – Editorial, Félicien Monnier
- Les Cahiers de la Renaissance vaudoise ont cent ans – Yves Gerhard
- Le discours de Carl Spitteler – Lars Klawonn
- Deux siècles de citoyen-officier – Quentin Monnerat
- Un et trois – Olivier Delacrétaz
- Accord sur la sécurité des aliments – Olivier Klunge
- Osera-t-on enfin contredire le complotisme? – Le Coin du Ronchon
