Le discours de Carl Spitteler
Au fil de l’histoire, la neutralité a toujours été pensée et repensée. Elle a servi d’appui dans les moments de crise et de conflits. Ce fut aussi le cas en décembre 1914. Quatre mois et demi après l’éclatement de la première guerre mondiale, un écrivain intervient dans le débat public pour défendre la neutralité suisse. Carl Spitteler prononça devant la Nouvelle Société helvétique à Zurich un discours à l’époque très controversé, mais unanimement célébré par la suite. Intitulé Notre point de vue suisse1, il vise essentiellement deux objectifs: d’une part renforcer la cohésion confédérale et de l’autre clarifier la position neutre de la Suisse vis-à-vis des nations en guerre.
Cette prise de parole politique en tant qu’écrivain est avant tout fondée sur une inquiétude. Le futur prix Nobel de littérature de 1919 sent que la situation est «consternante et non sans danger», cela notamment à cause des divergences d’opinion entre la Suisse alémanique favorable à l’empire de l’Allemagne et la Suisse romande inspirée de sympathie pour la république française.
Avant même de prononcer le mot de neutralité, une distinction cruciale est faite, qui reste toujours valable, entre voisin et frère: «Tous ceux qui vivent de l’autre côté des frontières nationales sont nos voisins; tous ceux qui vivent de ce côté-ci sont plus que des voisins, je veux dire nos frères. Et la différence entre voisin et frère est immense. Même le meilleur voisin peut nous tirer dessus au canon si les circonstances s’y prêtent, tandis que le frère lutte à nos côtés dans la bataille.» Cette vérité, fruit du bon sens, n’a pas été dans les consciences en 1914 à en croire Spitteler, comme elle ne l’est pas aujourd’hui, vérité oubliée de nos jours et noyée dans le bain insipide de la globalisation et de l’esprit internationaliste, uniformément centralisateur.
Sur la neutralité, le conférencier expose ensuite la position que la Suisse devrait prendre: «[p] our nous qui sommes neutres, la seule chose à faire serait sans doute de garder la même distance de tous côtés.» On peut aisément mesurer la grande actualité de ses propos d’autant plus que, par la suite, il établit l’importance de la neutralité pour la Suisse non seulement en ce qui concerne les relations avec l’extérieur, mais aussi et surtout la cohésion confédérale, car elle nous évite «d’ajouter des divisions à nos différences».2
Au-delà de son importance politique, Spitteler fait aussi ressentir la dimension historique et mythique de la neutralité, le fait qu’elle est plus qu’un paragraphe dans la Constitution, plus qu’un argument diplomatique dans les débats avec l’étranger. C’est une réalité vivante bien ancrée dans nos consciences. Or, selon lui, elle est menacée à chaque période de crise, parce que c’est une position difficile à tenir. «Nous devons garder à l’esprit le fait qu’aucun ressortissant d’une nation belligérante, au fond, ne ressent une conviction neutre comme légitime.» Le constat est lucide. Il est plus facile, en effet, de céder à la pression et de prendre parti plutôt que de se faire traiter d’indifférent, voire même de lâche ou de profiteur.
La pensée de l’écrivain d’origine bâloise est d’un réalisme et d’un pragmatisme remarquables. En témoigne le passage dans lequel il répond à la question de savoir pourquoi nos troupes sont stationnées à la frontière: «Parce que les territoires politiques nationaux ne sont pas des puissances sentimentales ni morales, mais des puissances fondées sur la force.»
Quand on lit Notre point de vue suisse, on ne peut s’empêcher de comparer avec la situation d’aujourd’hui, également consternante et non sans danger. La question de la neutralité se pose de la manière la plus vive et la plus alerte. Par exemple, les sanctions économiques contre la Russie violeraient le principe de traitement égal des belligérants tel que Spitteler l’exprime dans son discours. Dans le contexte de guerre hybride, qui «n’est plus nécessairement militaire et chaque outil sur le registre des actions possibles peut remplacer les effets de la poudre à canon» 3, ces sanctions seront à considérer comme une agression larvée, donc une intervention dans le conflit entre deux Etats. Spitteler l’avait parfaitement vu et analysé.
Quant à nos rapports avec l’UE et avec les organisations internationales, le passage suivant devrait en être leur matrice: «[l] e jour où nous conclurions une alliance ou agirions dans le plus grand secret avec l’étranger, ce serait le début de la fin pour la Suisse.»
Chacun peut faire des parallèles avec la configuration politique actuelle. Carl Spitteler n’était pas seulement l’auteur d’une importante œuvre épique; il n’était pas seulement écrivain et poète. Il avait aussi le souci de la Confédération. Son message de 1914, fidèle à la pensée de Nicolas de Flüe, préfigure l’unité confédérale incarnée plus tard par le Général Guisan. La pensée de ces hommes possède la force de nous inspirer aujourd’hui.
Notes:
1 Carl Spitteler, Notre point de vue suisse, dans Helvétique équilibre, Dialogues avec le Point de vue suisse du prix Nobel de littérature 1919, Zoé, Genève, 2019.
2 Jean-Baptise Bless dans Neutre, La Suisse à l’ère de la guerre hybride, Cahiers de la Renaissance vaudoise 159, Lausanne, 2023, p. 92.
3 Edouard Hediger Ibid., p. 52.
Au sommaire de cette même édition de La Nation:
- L'affaire Jacques Baud (1/2) – Editorial, Félicien Monnier
- Les Cahiers de la Renaissance vaudoise ont cent ans – Yves Gerhard
- Deux siècles de citoyen-officier – Quentin Monnerat
- Un et trois – Olivier Delacrétaz
- Puissance et pragmatisme: la National Security Strategy américaine – Lionel Hort
- Accord sur la sécurité des aliments – Olivier Klunge
- Osera-t-on enfin contredire le complotisme? – Le Coin du Ronchon
